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  • Stéphanie Loré

"Être un homme" Nicole Krauss chez l'Olivier


L'auteure du sublime "L'histoire de l'amour", paru en 2006, revient cette année avec un non moins sublime recueil de nouvelles autour de la définition de l'humain et de ce qui donne sens à nos vies.

Nous y croisons Soraya, jeune fille libre, assumant tous ses désirs, restée pour la narratrice, une amie lorsqu'elles étaient adolescentes, une véritable énigme. Brodman, un vieil homme revenu des morts au moment de la naissance de son petit-fils. Une jeune femme qui, au décès de son père, vient pour la première fois dans l'appartement que ce dernier a à Tel-Aviv et y découvre un étrange inconnu avec lequel elle finit par cohabiter. Noa, jeune fleuriste, fille d'un archéologue, en questionnement sur sa vie. Une danseuse perturbée par l'apparition d'Homayoun Ershadi, l'acteur principal du film "Le Goût de la cerise" d'Abbas Kiarostami. Une veuve qui accepte d'accueillir le Mari que les services sociaux lui ont retrouvé, au grand dam de sa fille psychanalyste. Sophie qui prend soudain conscience, avec le geste attentionné d'un ami, des manquements de son compagnon, trop occupé par lui-même, qui n'a jamais pris et ne prendra jamais soin d'elle.

Chaque personnage est vu au prisme d'un autre, dans l'altérité qui, paradoxalement, laisse des zones d'ombre et sert en même temps de révélateur. La rencontre nous permet de cerner qui nous sommes vraiment. Parce que la question est bien là, au plus intime, que Nicole Krauss aborde avec lucidité et finesse : que veut dire être soi ? Comment habiter sa vie face aux diktats et aux normes ? - "Qui aurait-il pu être s'il avait eu le choix ? mais il avait laissé passer sa chance. il avait accepté de se laisser broyer par le devoir. Il avait échoué à devenir vraiment lui-même, préférant céder à d'antiques contraintes." - Que reste-t-il de nous dans la relation à l'autre ? Aussi que veut dire être un homme, une femme ? Et ce n'est pas qu'une histoire de côte - comme dans la dernière nouvelle du recueil où une femme rejoint son futur amant boxeur qui lui fait toucher une côte flottante, cassée lors d'un combat. Elle a la même côte, sans avoir combattu...

"Les côtes, lui semblait-il, remontaient aux origines et essayaient de dire quelque chose, au milieu de leur confusion générationnelle, sur ce que signifiait être un homme et ce que signifiait être une femme, de dire si ces deux concepts pouvaient être considérés comme égaux, ou différents mais égaux, ou ni l'un ni l'autre."

L'auteure y aborde des thèmes riches comme l'identité, la liberté, les relations filiales et l'amour.

"Amour : je ne peux l'appeler autrement, aussi différent fût-il de toutes les autres expériences amoureuses que j'avais pu avoir. Ce que je connaissais de l'amour avait toujours découlé du désir, de l'envie d'être transformée ou détournée de mon chemin par une force incontrôlable. Mais dans mon amour pour Ershadi, j'existais à peine au-delà de ce prodigieux sentiment. L'appeler compassion reviendrait à l'assimiler à une forme d'amour divin, or ce n'était pas ça, c'était terriblement humain. C'était même un amour animal, celui d'un animal qui a toujours vécu dans un monde incompréhensible, jusqu'au jour où il rencontre un autre animal de son espèce et se rend compte qu'il s'efforçait de comprendre ce qui n'en valait pas la peine."

Nicola Krauss parle avec intelligence et ferveur de la vie et si, comme l'écrivait Hemingway : "Nous devons nous y habituer : aux plus importantes croisées des chemins de notre vie, il n'y a pas de signalisation", elle nous assure que nous avons le pouvoir de choisir...



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