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  • Stéphanie Loré

"Billy Wilder et moi" Jonathan Coe chez Gallimard


Parce qu'elle n'a plus vraiment composé d'œuvre sérieuse depuis près de dix ans, parce que ses filles s'envolent du nid, Calista Frangopoulou, cinquante-sept, fait le point : être mère et composer - des bandes originales de films - sont ses deux talents; si on les lui enlève, que devient-elle ? Sa réflexion lui fait dérouler le fil qui l'a menée à l'aujourd'hui de 2013, surtout cet été 1977 qui a donné à sa vie une tournure irréelle.

Partie en voyage en solitaire aux États-Unis en juillet 1976, elle y rencontre une jeune anglaise, Gill, avec laquelle elle sillonne les routes. Le père de celle-ci lui a organisé un dîner avec un vieil ami et Calista l'y accompagne. Il s'avère que l'ami en question n'est autre que le renommé Billy Wilder, totalement inconnu de Calista, plus passionnée de musique que de cinéma. Lorsque Gill l'abandonne au milieu du repas pour rejoindre Stephen qu'elle vient de rencontrer et dont elle est folle amoureuse, elle ne manifeste aucune colère, au contraire. Pour la première fois depuis le début de son séjour, après un régime de pain de mie et de fromage fondu, elle mange divinement bien et, cerise sur le gâteau, elle est en compagnie de gens élégants et talentueux.

De retour chez elle, en Grèce, Calista, séduite par le réalisateur, étudie des anthologies du cinéma et, sans avoir la possibilité de voir les films, finit avec un savoir encyclopédique sur lequel elle n'a aucun avis personnel. L'inattendu s'invite de façon spectaculaire en mai 1977 lorsqu'elle reçoit l' appel d'une femme appartenant à la production grecque du prochain film de Billy Wilder, "Fedora", l'invitant à rejoindre l'équipe à Corfou en tant qu'interprète. Les semaines qui suivent seront mémorables, déterminantes, surréalistes...


Par l'intermédiaire d'un personnage de fiction, l'attachante Calista, Jonathan Coe nous invite dans l'univers et l'intimité de son réalisateur fétiche, Billie Wilder, plus précisément à l'automne de sa vie. Wilder était un ironique optimiste, conscient d'être un vieux lion face aux jeunes loups qu'étaient à l'époque Spielberg et Scorcese. À Hollywood, un bon film est un film qui rapporte et Wilder est en nette perte de vitesse. Il tourne "Fedora" en Grèce, à Berlin et à Paris parce qu'il s'est vu refuser l'entrée des studios américains, n'étant plus bankable. Plus personne ne semble vouloir ce qu'il a pourtant encore à offrir.


"On ne commence pas sa matinée en lisant les 'Cahiers du cinéma' avant d'aller au travail. On consulte le box-office."

"Billy voit ce film comme une tragédie. C'est une tragédie sur quelqu'un qui a connu des sommets, mais pour qui tout est fini désormais."


L'auteur nous donne à voir Billy Wilder par le biais du regard d'une jeune femme innocente, sans culture véritable culture cinématographique, cependant vive à comprendre. Il truffe son roman d'anecdotes savoureuses qui témoignent du ton mordant et de l'esprit de repartie dont faisait preuve le réalisateur. Au-delà du cinéma, il nous dessine avant tout le portrait d'un homme d'origine juive autrichienne, arrivé aux États-Unis à l'âge de trente-trois ans pour fuir l'Allemagne nazie, sans connaître un traître mot d'anglais, et qui restera hanté par la disparition de sa mère.

La plume de Jonathan Coe se fait intime, son style se pare de sépia et de mélancolie, en même temps que d'un humour fin et piquant. Ce nouveau roman est un pas de côté dans sa ligne romanesque habituelle, son ton est très différent des autres et c'est une réussite.







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