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  • Stéphanie Loré

"Ce matin-là" Gaëlle Josse chez Notabilia



"Tout est en désordre. Les cheveux. Le lit. Les mots. La vie. Le coeur." Jack Kerouac


Le désordre s'est installé dans la vie de Clara Legendre, une entropie incontrôlable de la force d'un tsunami qui s'ouvre dangereusement sur le néant.

Tout a commencé "ce matin-là" lorsque sa voiture n'a pas démarré. Après que son esprit a listé les priorités, "un instant blanc, un instant vide" s'est emparé d'elle, la faisant s'effondrer en sanglots d'enfant. Elle n'ira pas travailler...

"(...) elle ne comprend pas ce qui lui arrive, elle ne comprend pas cette soudaine débâcle qui la jette à terre, cette force qui l'immobilise en rendant toute lutte inutile."

Le médecin lui prescrit du repos et des comprimés pour tenir. Elle se refuse à les prendre, tenant à éviter la dépendance; ce qu'elle veut ce n'est pas "une survie artificielle" mais une vie. Clara n'a plus foi en ce qu'elle fait, chargée de clientèle à l'octroi de crédits, elle a l'habitude de dire qu'elle vend de l'argent. Subitement, son métier lui est devenu poids de plomb. Elle n'arrive pas à parler de son gouffre intérieur, ni au médecin, ni à sa mère, ni à son frère Christophe en raison de "ce temps décalé entre eux, ce temps toujours bancal, (...) ces passerelles difficiles à trouver, qui menacent de s'écrouler à chaque pas"; ni à son amoureux, Thomas, qui finit par s'éloigner, impuissant, effrayé par ses pleurs - "Elle est devenue une île hérissée de rochers, on n'y aborde pas sans dommage". Elle ne trouve consolation avec rien, délaisse livres et musique. Plus rien n'a de saveur, de parfum. Elle rêve d'oubli et dort, encore et encore. Elle ne sait pas comment demander de l'aide, une main sur son épaule. Très vite, les changements physiques se marquent, elle évite les miroirs. Où est passée sa vitalité ?

Un séjour à la campagne chez Cécile, l'amie de toujours, la fusionnelle, lui fait prendre conscience à quel point le temps qui passe nous modèle, combien les choix que nous posons peuvent nous malmener. Elle sait alors qu'il va falloir reprendre la route. Mais laquelle ?

"Elle voudrait retrouver le grand vent qui fouette et rend vivant. Elle voudrait rejoindre cette part d'elle-même, cette part manquante, parfois entrevue, il y a longtemps. Vaincre cette attraction terrestre qui la cloue au sol. Elle voudrait s'alléger de tout ce qui pèse, qui peine, qui fait courber l'âme. Comme dans un déménagement, on jette, on laisse, on donne. Retrouver l'espace vierge pour accueillir ce qui compte. Chasser les ombres et les fantômes à coups de pied. Rire du bruit de leurs chaînes."

Et un jour, la lumière change d'intensité, dans son corps s'éveille une douce impatience, "une impression, fragile mais têtue, qu'il existe une rive quelque part, désormais". La reverdie est possible dès qu'elle prend conscience que son profond mal-être prend racine dans un triste événement survenu en 2006, l'AVC foudroyant de son père dont il sort amoindri et qui fait renoncer Clara à s'envoler enseigner le français à l'étranger. Elle était sur le départ, elle annule tout - "Ravaler sa déception. Serrer les dents". Doucement, un poison a fait son oeuvre...


Gaëlle Josse dédie son roman "À ceux qui tombent", à nous tous qui connaissons, à un moment où l'autre de nos vies, des chutes d'intensité variable. Ses phrases sont courtes et nerveuses, sèches, comme pour dire l'urgence à sauver. L'auteure est maître dans l'art de dire la dentelle des sentiments, les émotions si fortes qu'elles nous ôtent le souffle, nous perdent, les évitements qui nous reviennent violemment en plein coeur.

Si ce roman m'a moins emportée que les précédents, notamment le magnifique et sensible "Une longue impatience", je suis entrée en totale empathie avec l'héroïne qui se débat pour ne pas se noyer dans un burn-out, cette abyssale dépression qui rend étranger à soi-même, en même temps qu'elle vient nous forcer à affronter ce qui nous rend malheureux. Les mots de Gaëlle Josse sont d'une parfaite justesse et nous font vivre la débâcle à fleur de peau.

Nos choix se teintent parfois de compromis, ils ne doivent cependant jamais être des sacrifices.


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