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  • Stéphanie Loré

"Changer le sens des rivières" Murielle Magellan chez Julliard



Marie ne lit plus depuis la mort de sa mère. Elle avait douze ans, elle en a aujourd'hui vingt-trois.

Après une adolescence passée dans l'ivresse de toutes les aventures, sa soeur est partie avec son coup de foudre. Marie s'occupe de son père hypocondriaque, sorti de route depuis le drame. Marie, seule, bataille pour son quotidien, aguerrie à la vie et ses coups.

Dans la brasserie où elle travaille, elle remarque Alexandre, et inversement. Des regards échangés, quelques mots complices conduisent à une nuit partagée. Marie est amoureuse, Alexandre ne la rappellera pas, sans donner d'explication. Elle attend, se fâche, le provoque. Il finit par lui dire qu'ils ont peu en commun et que son manque flagrant de culture est un obstacle. Profondément blessée, humiliée, Marie se laisse déborder par sa colère et l'agresse... pour finir avec une condamnation et des frais qu'elle ne peut honorer.

Sans personne à qui demander de l'aide, aux abois, elle s'adresse au juge qui a prononcé la sentence. Il semble touché par la jeune femme et lui propose un marché : elle devra être son chauffeur jusqu'au remboursement de sa dette.


Un roman tendre, drôle et cash qui nous parle de discrimination culturelle et de ces rencontres-étincelles, de ces passeurs, qui viennent nous bousculer et nous font découvrir notre potentiel et cette faculté incroyable de changer le sens des rivières, changer le cours de nos vies.

Je découvre l'auteur avec ce titre et je suis séduite par sa vision fine et humaine du monde, par son écriture fluide et poétique. Quel bonheur de lire ce genre de phrases : "Depuis qu'elle a mis Alexandre dans son collimateur de rêveuse." (p.11) - "Il vient au bar chargé de gros livres qu'il feuillette aussi concentré qu'un vieillard devant la nuit qui tombe." (p.12)

Le roman sensible d'un éveil à soi.


"Il fallait donc ouvrir les grilles, entrer dans les maisons, prendre les ponts suspendus, passer les contrôles électroniques des tribunaux; il fallait donc changer d'itinéraire, suivre les GPS autoritaires, désobéir aussi, sans doute. Et puis allumer la radio sans comprendre ce qu'on y raconte, tant de fois la radio, ces ondes avec leurs oscillations volubiles, leurs joutes, leurs pontifiants déballages de références; oublier son père un peu, désaimer sa soeur malgré la trace profonde de sororité, de gémellité même, la trace qui ne disparaîtra jamais, qui se transmettra, peut-être, de génération en génération. Se battre, baiser, ramper de terreur et de désespoir, terrorisée par l'avenir, affronter les courriers des banques, demander aussi, c'est ce qu'il fallait. Demander, et insister. Oser. Chercher. Etre au-delà des humiliations. Sans rancune. Sans tenir les comptes. Il fallait donc tout cela pour apercevoir un peu de l'infinie richesse du monde qui semble s'éclairer désormais comme un labyrinthe vu du ciel." pp.195-196

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