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  • Stéphanie Loré

"Il n'est pire aveugle" John Boyne chez Lattès


Odran Yates se raconte. Il a près de soixante ans et revient sur sa vie et cette question un jour posée par Aidan, l'un de ses neveux, Aidan rongé de colères : n'a-t-il jamais voulu "être un homme normal au lieu de ce que tu es ? (...) je ne pourrais pas être ce que tu es. Je préfèrerais encore me tirer une balle."


Odran revient sur son enfance, les furieuses disputes entre ses parents, le rêve d'acteur de son père méchamment moqué, sa terrible vengeance envers sa femme qui lui reproche son inaction et son alcoolisme, le deuil qui a rendu leur foyer religieux, voire mystique. Et ce moment décisif pour lui où sa mère décide qu'il a la vocation. Il a alors dix ans, ne s'oppose pas.


"Notre maison, qui avait été particulièrement profane pour l'époque, devint un foyer complètement religieux, mystique, et ce fut lors de mon anniversaire suivant, le dixième, que maman fit irruption dans ma chambre au milieu de la nuit, alluma la lumière, mettant fin à mes rêves fantaisistes, et me regarda avec une expression émerveillée avant de déclarer qu'elle venait d'avoir une formidable révélation, que nous devions tous accueillir avec reconnaissance. L'illumination lui était venue alors qu'elle regardait 'The Late Late Show', expliqua-t-elle. Elle avait bondi de son fauteuil et avait monté l'escalier en courant pour me réveiller et me regarder dans les yeux, et maintenant qu'elle me voyait, elle savait qu'elle avait raison. Elle le lisait sur mon visage. Elle le savait, à la manière dont je me tenais dans ses bras. "Tu as la vocation, Odran, annonça-t-elle. Tu as la vocation pour devenir prêtre." Je pensai que si elle l'affirmait, elle devait avoir raison. Car n'était-ce pas ainsi que j'avais été élevé ? Pour croire tout ce que ma mère disait ?"


Il y a ensuite le séminaire, l'éducation spartiate, l'amitié avec Tom Cardle, un lien indéfectible. Puis Rome et le coupable élan amoureux, le scandale de peu évité - "Vingt-trois ans. Un garçon. Un homme. Qu'étais-je ? Même moi je ne le savais pas."

Odran est persuadé d'être à sa place, d'avoir trouvé son rôle, d'avoir été choisi par Dieu. Il pense que les choses ne changeront pas. Le scandale qui secoue l'Église quand sont dévoilés les abus dus aux prêtres vient ébranler ses convictions et redéfinir les contours de lui-même, d'autant plus qu' Odran, peut-être inconsciemment, a détourné les yeux d'une situation concernant son meilleur ami. Sa culpabilité est vive et lui ouvre les yeux sur ses manquements et sur "une institution extraordinaire pétrie de corruption et de malhonnêteté". Il s'interroge alors sur ce qu'il considérait comme sa vocation, véritable mission.


"Avais-je vraiment découvert ma vocation ? me demandais-je. M'étais-je réveillé avec la certitude de l'avoir ou était-ce seulement ma mère qui me l'avait imposée ? Dieu m'était témoin, un changement terrible était intervenu chez cette femme la semaine où mon père et mon frère étaient morts. Dieu dans son infinie sagesse avait envoyé une vocation vers le côté sud-est de l'Irlande - pas à moi, un enfant de neuf ans qui n'avait pas plus de raison qu'un dé à coudre, mais à elle, une femme d'une quarantaine d'années, en deuil, à la recherche d'une bouée de sauvetage tandis que ses proches se noyaient. Et lorsqu'elle me la transmit en disant :"Tiens, mon fils, c'est pour toi, c'est un cadeau de Dieu", je la ramassai sans arrière-pensée et répondis : "Super, merci."


John Boyne a choisi le regard narratif non d'une victime des abus mais d'un homme qui a détourné les yeux, coupable de silence. Son propos est nuancé et fin, avec une pointe d'humour, sans aucune leçon de morale, laissant toute latitude au lecteur de se forger son propre avis. Il ne fait pas le procès de l'Église mais met en lumière le processus de complicité, les principes qui paralysent.


"Ces gens ont fichu ma vie en l'air (...) Ils m'ont détruit, Odran, tu ne le comprends donc pas ? Ils ont pris un pauvre gamin innocent de dix-sept ans ignorant tout du monde et ils l'ont enfermé dans une prison pendant six ans. Ils ont affirmé que ce qui me rendait humain était honteux et sale. Ils m'ont appris à haïr mon corps et à penser que si je regardais les jambes d'une femme j'étais un pécheur. Ils ont menacé de m'expulser de Clonliffle si j'osais ne serait-ce que parler à une fille lorsque nous étions à l'UCD et mon père a menacé de me tuer si j'étais mis à la porte (...) Ils m'ont tondu, déformé, ils se sont assurés que je ne puisse jamais exprimer le moindre des désirs naturels qu'éprouve un être humain."


Odran est un personnage émouvant, si profondément humain dans ses faiblesses, et qui s'ingénie à correspondre à une image que l'on a de lui, se mettant lui-même entre parenthèses. À travers lui, l'auteur nous renvoie à nos propres aveuglements, nos petits arrangements avec notre conscience, et c'est bouleversant. Il nous parle de la vocation, un mouvement intérieur qui singularise, particularise et met à part de la condition commune, incarnation d'une dynamique mystique.

Avec cette poignante histoire qui se déroule de 1964 à 2013, John Boyne aborde les thèmes des abus de pouvoir, des dangers de la théocratie et de la soumission aveugle. Il nous montre également comment le regard sur les hommes d'Église a changé, se teintant de mépris. Il nous dit que la culpabilité est une expérience émotionnelle saine qui tire un signal d'alarme sur la transgression de nos principes moraux. Elle est un garde-fou garant de notre conscience du bien et du mal. Il s'agit d'accepter sa responsabilité comme les côtés les plus sombres de soi et résister au silence qui détruit plus que n'importe quoi.


"Un jour où il était très en colère, Aidan m'avait demandé si je trouvais que j'avais gâché ma vie et je lui avais répondu non, non, pas du tout. Mais je me trompais. Et Tom Cardle avait raison. Car je savais tout, dès le début, et je n'avais jamais agi. J'avais empêché l'information d'aller jusqu'à mon cerveau, en de multiples occasions, refusé de reconnaître ce qui se passait sous mon nez. Je n'avais rien dit quand j'aurais dû parler, me persuadant que j'étais un homme respectable. J'avais été complice de tous leurs crimes et des gens avaient souffert à cause de moi. J'avais gâché ma vie. J'avais gâché chaque seconde de ma vie. Et, ultime ironie, il avait fallu un pédophile condamné pour me démontrer que dans mon silence, j'étais tout aussi coupable que lui, qu'eux."


Si j'aime le titre français, début d'une citation tirée de la Bible - "Il n'est pire aveugle que celui qui ne veut voir." -, je lui préfère le titre anglais, "A history of loneliness", qui souligne le fait que nous sommes seuls face à nos actes. Qu'ils soient ou non culpabilisants, ils relèvent de notre unique responsabilité.

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