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  • Stéphanie Loré

"Je suis le carnet de Dora Maar" Brigitte Benkemoun chez Stock


"D'abord je trouve, ensuite je cherche" ... Brigitte Benkemoun peut reprendre à son actif ces mots de Pablo Picasso tant est saisissant et follement romanesque l'évènement qui est à l'origine de son nouveau livre, un excellent travail d'enquête.


Tout est là, dans cette inspiration offerte : Brigitte veut faire plaisir à son mari Thierry qui a perdu un agenda Hermès, compagnon de ses années. Le cuir ne se fabrique, hélas, plus. Des recherches sur le Net la mène vers une antiquaire et un achat de coeur, innocent qui va s'avérer d'exception quand elle découvre un répertoire téléphonique resté dans le carnet, échappant à tout regard.

Autant de numéros qui renvoient à des noms célèbres : Lacan, Breton, Eluard, Noailles, Char, Brassaï, Chagall, Miller, Balthus, De Staël, Cocteau, Aragon, Giacometti... Qui donc fut le-la propriétaire de l'objet ? Trois mois sont nécessaires pour résoudre l'énigme : il s'agit de Dora Maar, photographe et peintre, égérie des Surréalistes. Cela tient du sublime !

Ainsi donc, Brigitte Benkemoun a trouvé. Reste alors à chercher... chercher à cerner cette femme complexe et multiple. Un fascinant et déroutant voyage.


Prenant appui sur les noms apparaissant, "biographie relationnelle" (p.41) et intime, l'auteur nous dessine une portrait éclaté, kaléidoscopique de l'artiste. Nous faisons connaissance avec Henriette Theodora Markovitch, née le 22 novembre 1907 d'un père architecte d'origine croate. Elle fut l'une des compagnes de Picasso pendant près de dix ans, une relation passionnelle, amour et souffrance. "Après Picasso, il ne peut y avoir que Dieu", ces mots de Dora Maar témoignent de sa dépendance, un asservissement volontaire qui suscite bien des interrogations : comment une femme libre, déterminée, première photographe à vivre de son travail a-t-elle pu, en toute conscience, s'oublier à ce point ? Il n'est pas bon de vénérer, d'idolâtrer...

La fin de leur relation - Picasso ne supporte plus ses crises de jalousie et la remplace par une muse plus jeune, plus inspirante - la plonge dans la folie et le mysticisme, "muse martyrisée, répudiée puis régulièrement torturée à distance" (p.320). Ses rendez-vous avec Lacan et sa foi la maintiendront à flot. Les douleurs vécues, les désaffections, les abandons n'expliquent cependant pas un revirement absolu dans ses convictions. Elle qui a réduit son patronyme à Maar pour échapper aux Nazis - un choix qui colle à sa personnalité "fusionnelle" et intense, "maar" signifiant en allemand "cratère en fusion" -, qui a signé des pétitions anti-fascistes, dont les meilleurs amis sont des homosexuels, devient à la fin de sa vie homophobe et anti-sémite.

Dis-moi qui tu fréquentes, je te dirai qui tu es. Est-ce si simple, si évident ?

Il y a tout d'abord une femme moderne et indépendante, belle et rebelle, intelligente et radicale, aux réactions excessives et irrationnelles.

Il y a une époque d'effervescences et d'ébullitions, celle de réflexions artistiques intensives, de rébellions, un monde qui n'aura sans doute plus jamais d'équivalent. Les artistes intriguent, séduisent, provoquent ou révulsent. Mais n'oublions pas que, s'il peut y avoir adéquation entre le créateur et son oeuvre, il y bien souvent des écarts de taille.

Prenons Picasso, le grand absent du carnet dont l'aura envahit le récit, écrasante, toute-puissante. Il était le peintre le plus célèbre alors, un génie, défenseur de la liberté, cependant un piètre humain, démiurge manipulateur et pur égoïste. Lisez : "Les femmes sont des machines à souffrir. Dora pour moi a toujours été la femme qui pleure. Elle a toujours été un personnage kafkaïen."

Comme dans le film "Midnight in Paris" de Woody Allen, la faune ici rencontrée émerveille, suscite l'engouement et le questionnement sur l'art et ses inspirations, aussi sur l'humain derrière l'artiste. Car n'oublions pas que, si cet univers et beau et captivant, ce sont des êtres comme vous et moi qui l'animent, aux prises avec leurs failles et leurs faiblesses, les accommodements et les loyautés vacillantes.


L'intéressant parti pris de la biographie éclatée permet un portrait nuancé de Dora Maar, et à travers l'intime d'accéder à une époque. Une réussite !

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