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  • Stéphanie Loré

"Lëd" Caryl Férey chez Les Arènes


En 2017 a paru, aux éditions Paulsen, "Norilsk", récit écrit par Caryl Férey sur son expérience unique et extrême de cette ville de Russie, située au nord du cercle polaire arctique, ville la plus septentrionale du monde. C'est une ville glaciale, hautement polluée, peu accueillante, cependant terreau de choix pour l'imagination fertile de l'auteur. De son aventure forte et inoubliable, Caryl Férey a tiré un roman.


Norilsk, donc, une ville d'une laideur industrielle, là où la rivière Daldykan a une hypnotique couleur rouge sang à cause des rejets chimiques; là où l'espérance de vie ne dépasse pas soixante-cinq ans pour les femmes, cinquante-trois ans pour les hommes; là où le froid de gueux - moins 68 degrés au plus fort de l'hiver - conduit à la chaleur abrutissante d'une vodka frelatée consommée sans modération; là où il y deux cent soixante jours de neige par an, trois mois de nuit totale, trois mois de clarté. Norilsk est "une épopée devenue tragédie à grande échelle dont les habitants d'aujourd'hui n'étaient que les derniers rejetons. Des survivants de tout. Car si le goulag de Norilsk avait disparu dans les poubelles de l'Histoire, eux restaient prisonniers...", "Norilsk était une ville vortex, un poison psychique qui aspirait le cerveau des hommes échoués là, vous ramenait larves dans l'oeuf, en fusion au coeur d'un noyau perdu". Une ville qui ressemble à l'enfer et révèle la part la plus sombre de l'humain.Voilà pour le décor...


Les protagonistes :

Gleb Berensky est un beau gars de vingt-huit ans, au regard vif d'un bleu profond, aux traits élégants, plutôt féminins. Il est mineur et pratique la photographie en dilettante mais avec un sûr talent. Il est homosexuel, amoureux de Nikita, mineur et poète tourmenté, une relation qu'ils cachent avec soin parce qu'elle est sévèrement condamnée.

Ada Svetlova, alias Dasha, magnétique jeune femme de vingt-quatre ans aux cheveux blond vénitien. Elle a perdu sa mère à l'âge de dix ans et vient d'enterrer sa grand-mère. Elle est costumière pour le théâtre et fait preuve d'un goût assuré, d'une créativité débordante. Elle rêve, depuis toujours, d'épouser Gleb.

Lena Bokine, meilleure amie de Dasha, est médecin légiste, mariée à Sasha, un mineur, mère de deux enfants. Elle se verra confier sa première affaire, belle réussite dans un monde indécrottablement macho.

Valentina Oulianova fut le premier amour de Gleb, avant leur séparation en bonne entente à la veille de leur mariage. Elle est empêcheuse de tourner en rond, militante écolo qui s'oppose à la plus grosse entreprise de la région, Norilsk Nickel. Elle ne craint rien, c'est peut-être un tort...

Boris Ivanov est un policier originaire d'Irkoutsk, envoyé là en guise de punition pour avoir tenté de faire tomber un juge véreux. Il n'est pas spécialement beau, a des cheveux gris, des épaules de lutteur, une bedaine et approche de la cinquantaine. Norilsk lui a offert de rencontrer Anya Voronine, petit bout de femme de vingt-quatre ans, coiffeuse de son état, malade des poumons. Leur coup de foudre est réciproque, elle sera sa "petite fée". Abonné aux affaires domestiques, Boris se trouve confronté à un bel imbroglio quand son chef lui confie l'identification d'un corps à ses yeux peu important.

Voilà le noyau dur des innocents qui se retrouvent entraînés dans une histoire qui les dépasse, dont le point de départ est la découverte du corps d'un Nenets - peuple nomade - tombé d'un toit en plein milieu d'un ouragan.


Caryl Férey nous offre à nouveau une intrigue qui happe le lecteur, des protagonistes attachants, un décor qui est un véritable personnage, impressionnant, sombre, maléfique, infernal. Comme dans ses précédents romans, l'enquête est prétexte, cerise sur le gâteau d'une certaine dénonciation de la cruauté des hommes. Caryl Férey met le doigt là où ça fait mal. Il est question ici de goulag, de l'histoire sanguinaire d'une ville peu commune, de guerres qui nous obligent à devenir l'exact contraire de ce que l'on est, d'exploitation économique, de malversations et de pollution extrême.


"Valentina Oulianova pourfendait Norilsk Nickel dans une diatribe enflammée où, extraction minière et crise climatique faisant mauvais ménage, elle envisageait la résurgence de maladies confinées dans le permafrost depuis des millénaires, des virus oubliés ou qu'on croyait éradiqués; autrement plus létales que les Covid ou Ebola, ces nouvelles pandémies pourraient balayer l'humanité qui, en ayant pris soin de détruire les forêts primaires ou les habitats originels, se serait coupée des moyens de découvrir l'antidote laissé gracieusement à disposition par la nature..."


Caryl Férey est attentif à l'humain, à lutter contre cette "lëd" (glace) d'indifférence qui gèle le coeur et assombrit le regard. Il y a, dans son roman, beaucoup de fantômes, des ogres impitoyables, aussi de la bonté, de la bienveillance, la volonté de rester humain, de s'opposer à ce qui fait partir notre humanité en lambeaux, à ce qui met à mal une nature dont nous avons tant besoin. Il y a, dans son roman, un parfum de contes, de ces récits qui tendent à l'universel. Il y a, dans son roman, un loup gris venu apporter un message aux hommes, un avertissement :


"Il trotte entre les flaques, langue pendante pour s'oxygéner, des rumeurs de sang encore à la gueule, loin des hydrocarbures et des humains qui s'en repaissent. il ne sait pas ce qui l'a mené jusqu'aux géants de béton, la plaine est immense et il ne voit qu'elle, ses rares reliefs, les oreilles tendues décryptant le silence de la toundra. Son territoire, pas seulement de chasse. Il doit retrouver les siens. Le lien qui les unit tous, prédateurs et proies, marécages et lichen, sapins et bouleaux. Son instinct le guide. Il a peu de certitudes, il va simplement. Ailleurs. Une meute l'attend quelque part, une horde dans le viseur, course-poursuite éternelle composant à sa source le grand équilibre qui est tout Qu'importe les blessures de la terre, les engins de terreur et les oiseaux de fer qui parfois grondent au-dessus de sa tête : il trotte entre les premières herbes du bref été sibérien, sourd aux maux qu'ils s'infligent eux-mêmes. À ce qui disparaîtra bientôt - la mémoire des Hommes."






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