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  • Stéphanie Loré

"L'ami" Sigrid Nunez chez Stock


Le roman, écrit à la première personne, nous fait entendre la voix d'une femme qui nous dit la douleur d'avoir perdu son plus cher ami, celui qui, au fil des années, l'a accompagnée d'une amitié amoureuse stimulante et précieuse. Elle est d'autant plus affligée qu'il s'est suicidé sans avoir auparavant lancé un signe de détresse, sans laisser le moindre mot. En suivant les méandres de ses souvenirs, elle nous en dresse le portrait, inévitablement le sien également, s'interrogeant sur l'amour, l'amitié, le deuil, l'écriture. Elle est écrivaine et professeure d'écriture, son ami était aussi écrivain; ensemble, ils réfléchissaient constamment sur le rôle de l'écrivain et sur ce qu'est écrire, moquant la kyrielle de quidams qui, par le biais de piètres romans, aspirent à une part de célébrité, voire d'éternité.


"() l'écriture est une activité élitiste et égotiste. Quelque chose que l'on fait pour attirer l'attention sur soi et avancer dans le monde, pas pour faire du monde un endroit plus juste. Cela ne va pas sans un peu de honte, c'est sûr." p.244


Avec elle nous redécouvrons les préceptes de Rilke : "Méfiez-vous de l'ironie, ignorez la critique, allez au plus simple, étudiez les choses les plus petites et humbles au monde, confrontez-vous aux difficultés précisément parce qu'elles sont difficiles, ne cherchez pas les réponses mais cultivez l'amour des questions, ne fuyez pas la tristesse ou la dépression, car elles pourraient bien être les conditions nécessaires à votre travail. Recherchez la solitude, par-dessus tout, recherchez la solitude." p.172


Outre les innombrables questions liées à son suicide, son inestimable et espiègle ami lui a légué son chien, trouvé au parc un jour qu'il y courait. Et pas n'importe quel chien : il s'agit d'un Danois arlequin arthritique qui a la taille d'un poney. Que va-t-elle en faire dans son minuscule appartement, sis dans un immeuble interdit aux chiens ? Elle qui préfère les chats ?!

Mais il sera un peu de son ami à ses côtés et elle finit par aimer l'inattendu colocataire qui a directement pris possession du lit et apprécie qu'elle lui fasse la lecture. Grâce à lui, elle apprend beaucoup du comportement animal et, ce qui est intéressant, le met en miroir avec celui des humains. Edifiant !


Un roman tendre, drôle et caustique qui lance des passerelles entre la fiction et le mémoire, entre le roman et l'essai, chronique hilarante de la vie universitaire américaine et tableau à l'ironie mordante du milieu littéraire. L'auteure y aborde avec lucidité les thèmes du vieillissement et de la séduction, du deuil et de ses labyrinthes émotionnels.

Le ton est personnel, intime, aussi acéré.

Surprenant et absolument délicieux !


"Je suis devenue écrivain non parce que j'étais en quête d'une communauté mais plutôt parce que je pensais que c'était une chose que je pouvais faire seule. Quelle chance d'avoir découvert qu'écrire des livres rendait possible le miracle d'être retranchée du monde et de faire partie du monde tout à la fois." les mots de Sigrid Nunez lors de la remise de son prix, le National Book Award, en novembre 2018

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