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  • Stéphanie Loré

"La Colonelle" Rosa Liksom chez Gallimard



La narratrice dont nous ignorons le prénom, dite la Colonelle, est au soir de sa vie - plus précisément à l'aube de sa dernière nuit - et revient aux origines.

"Le bon côté du passé, c'est qu'il ne reviendra jamais. Mais rien ne disparaît jamais pour autant."

Elle a eu trois vies, chacune façonnée par une personne différente. Tout d'abord petite fille, envoyée par son père qu'elle adore chez les Petites Lottas - les scouts -, elle y apprend qu'une femme se doit d'être travailleuse, disposée à se sacrifier, obéissante; que l'amour est un combat. La base de la vie est la sainte trinité : famille, religion, patrie. Comme son père, elle adhère aux idées nationalistes et fait siens l'idéalisme allemand, la haine des Russes et la conviction qu'il faut réunir dans une Grande Finlande tous les peuples de langue finnoise. Ensuite, elle devient la Colonelle en s'unissant avec le Colonel, un ami de son père, donc plus âgé qu'elle de vingt-huit ans et qui l'a tôt remarquée. Si les fiançailles sont idylliques, le mariage sera un enfer. L'anneau passé au doigt, il révèle son vrai visage, celui d'un homme égoïste, violent, vaniteux, ambitieux, avare, traître et lubrique. Elle a fait la sourde oreille aux avertissements bienveillants et s'est liée à un homme qui la fascine depuis son plus jeune âge et qu'elle ne conçoit pas de quitter - "Ma passion était une religion pour laquelle j'étais prête à prier et à souffrir (...) Je me façonnais moi-même afin d'être exactement ce qu'il voulait." Avec lui, elle est devenue une nazie - "Je suis née en un temps de haine. Je suis devenue femme en un temps de haine et de vengeance." Finalement, elle est écrivain, l'écriture ayant été tout au long de sa vie une respiration, un refuge.


Le roman de Rosa Liksom est à la fois glaçant et humain, sombre et lumineux. Elle nous parle de la complexité de l'être et de tout ce qui nous détermine malgré nous et dont l'on peine à se dégager. Son héroïne se fait détester pour ensuite gagner notre empathie, si pas notre sympathie. Dans un style direct et bien cadencé, l'auteure nous donne à voir et à comprendre les mécanismes de l'emprise - "Quand on a l'amour, même malsain, on a tout" - et la difficulté de s'en libérer, l'adoration pour un bourreau. Et le sursaut, l'instinct de survie qui reconnecte à soi et nous montre les événements sous un angle différent. Si pardonner n'est pas excuser, est-il si facile de le faire ?


"Je voudrais revenir aux sources de moi-même, trouver mes premiers motifs de joie, mes chagrins, la magie de mes émerveillements d'enfant et les jeux où j'étais une institutrice, un géranium, une locomotive, un pont ou une petite chenille."


Rosa Liksom écrit des romans en huis-clos, intimistes. Son excellent précédent roman, "Compartiment 6" met en présence une jeune Finlandaise au coeur blessé et un Russe abîmé et tonitruant, seuls passagers d'un compartiment du train qui relie Moscou à Oulan-Bator. Elle se réfugie dans ses pensées pour fuir l'homme qui boit trop et déverse ce qui encombre son âme, un homme obsédé par le sexe. Et puis, ils partage repas et boissons et un dialogue se lie au fil des paysages époustouflants et des banlieues crasseuses. Rude et puissant.

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