Rechercher
  • Stéphanie Loré

"La vie joue avec moi" David Grossman chez Seuil


Raphaël a quinze ans quand sa mère meurt d'une longue maladie. Nous sommes en Israël, en 1962. Trouvia, son père, rencontre Véra Novak un an plus tard et l'épouse. Elle est originaire de Yougoslavie et est arrivée là avec Nina, sa fille de dix-sept ans. Cette dernière, bien malgré elle, aide Raphaël à sortir du brouillard du chagrin, elle lui plaît cette fille avec son éblouissante beauté et son épice de grossièreté.

"Il tendit la main derrière elle... Je peux réellement le voir prostré là, la main tendue. Et c'est ainsi qu'il est resté, la main tendue, pendant quarante-cinq ans."

Mais Nina vit avec ses démons, trop forts pour que Raphaël puisse leur faire barrage. Elle partira, le laissant avec leur fille toute gamine, Guili. Des décennies plus tard, elle réapparaît pour les nonante ans de sa mère Véra, fidèle à elle-même, cependant bouleversée, piégée par le spectre de la maladie d'Alzheimer. Elle revient avec des questions, elle veut des réponses. Elle dont l'absence a toujours été sa seule contribution à la famille, entame le chemin vers la vérité, entraînant ses proches dans son sillage : Véra dont le secret révélé aidera à renouer des liens depuis trop longtemps lâches; Raphaël, son unique amour - "Mais il y a un talent infime que je suis certain de posséder, et je suis peut-être le seul au monde à l'avoir (...) Je sais l'aimer. Ça peut te paraître pathétique, elle n'est peut-être pas digne d'amour à tes yeux, mais je sais tout simplement l'aimer, en toute circonstance. C'est mon don en ce bas monde : aimer une personne qui n'est guère facile à aimer. Faire en sorte qu'elle-même puisse s'accepter un peu. Et justement ça, l'aimer, elle ne m'y a jamais autorisé, ta mère, c'est justement ça qu'elle a fui à l'autre bout du monde." -; Guili dont la blessure causée par l'absence de sa mère régit toute la vie.

Avec eux, nous revivons un pan tragique et odieux de l'histoire du XXe siècle, les goulags de Tito en Yougoslavie.


David Grossman s'est inspiré d'une histoire vraie, celle d'Eva Paníc Nahir, une femme au courage quasi surhumain, un esprit audacieux et intransigeant qui a repoussé les limites de ce qu'un être humain est capable de supporter.

L'auteur est un maître dans l'art de parler des femmes et nous offre avec ce roman trois magnifiques portraits, forts et nuancés. Au travers de Véra, Nina et Guili, il nous parle des traumatismes intergénérationnels, de la transmission du manque. Il nous fait avancer, peu à peu, vers le noeud de l'histoire, un drame resté tu qui a tout empoisonné, insidieusement, et qui demande à être enfin entendu pour mettre du baume sur les blessures. Regarder la réalité en face est certes douloureux mais mène au salutaire pardon, laisse parler l'amour plutôt que la rancoeur. Si la réparation est impossible, de même que la consolation, le voile levé sur la vérité, dangereuse, explosive, nous montre qu'il nous faut composer avec les cartes que la vie nous a distribuées, que le contrat est entre elle et nous. A nous de choisir d'y jouer ou pas...


Une plume magnifique d'où coule un kaléidoscope de sentiments et d'émotions, trempée dans l'empathie, la bienveillance et l'humour discret. Un roman puissant qui regarde un épisode de l'histoire du XXe siècle par le prisme de l'intime, d'histoires singulières. Un roman de courage et d'engagement, de fidélité à soi et à l'autre.



8 vues0 commentaire