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  • Stéphanie Loré

"Le colibri" Sandro Veronesi chez Grasset


Marco Carrera, personnage fil rouge du roman, a hérité du surnom de "colibri", affectueusement donné par sa mère en raison d'un retard de croissance. Devenu adulte, le mot lui convient toujours mais pour une autre raison. Le colibri est ce petit oiseau au battement d'ailes si frénétique qu'il lui permet de rester sur place. Tel est Marco, contemplatif et attentif, très mesuré dans ses emportements. Il s'est créé une bulle de protection depuis le suicide de sa sœur qui a choisi de se noyer près de la maison de vacances familiale.

Sandro Veronesi nous raconte Marco en une narration éclatée et dynamique, faite de lettres, de digressions, de listes, à l'image du chaos de la vie, frappée de lames de fond et de vents contraires.

Marco est le fils de Probo et de Letizia, d'un ingénieur aux silences profonds et d'une architecte instable, peu faits pour s'apparier et responsables en grande partie du nœud coulant qui a progressivement étranglé leur famille.

Marco est le frère d'Irène, trop tôt partie. Belle, fragile et lucide, elle savait tout de ses proches, eux si peu d'elle. Ce drame a éclaté une famille à la base bancale.

Marco est aussi le frère de Giacomo, exilé aux États-Unis et coupé de tout lien avec son passé, laissant lettre morte les nombreux mails que Marco lui envoie afin de régler la succession de leurs parents.

Marco fut l'époux de Marina Molitor, une hôtesse de l'air d'origine slovène, qu'il a entendue sur Rai Uno raconter l'accident d'avion auquel elle a échappé ainsi que la mort de sa sœur. Il tombe éperdument amoureux de la belle jeune femme éplorée avec laquelle il se sent en communion, partageant les mêmes chagrins - "Une personne ne peut pas plus soudainement devenir nécessaire dans l'existence d'une autre". Il s'avère que Marina a menti sur tout...

Marco est le père d'Adèle, avec laquelle les liens sont si forts qu'ils finissent par exclure Marina. Adèle grandit indépendante, sûre d'elle et généreuse. Elle lui donne une petite-fille, Mirajin, que l'on traduit par "Homme du Futur" - Adèle croit en l'avenir de l'Humanité. Et "l'Homme du Futur se révèle être une fille. Beau début". Ce qui le reliera à sa petite-fille sera aussi solide que ce qui le relie à sa fille.

Marco est un amoureux, un homme éperdu d'amour pour Luisa, son premier battement de cœur. Mariés chacun de leur côté, ils ont scellé "leur amour impossible par l'acte masochiste suprême, le vœu de chasteté, prononcé avec un enthousiasme absurde (...) dans l'illusion, grâce à un tel sacrifice, de ne rien faire de mal, de ne trahir personne, de ne rien détruire. Ils n'avaient jamais fait l'amour et se jurèrent de ne jamais le faire". Leur amour intense et pur supporte la distance, sans fausse promesse, et se nourrit de lettres tendres. A trop attendre ne finit-on pas par rater le coche ?

Marco est l'ami de Duccio Chilleri, un garçon disgracieux, champion de ski et réputé porter malheur depuis l'accident d'un concurrent qu'il avait prédit. C'est une amitié indéfectible qui résiste aux années de silence et s'est consolidée autour des jeux d'argent, jeux desquels Marco s'est éloigné pour finalement y replonger et frôler le danger afin de faire taire la douleur.

"(...) la seule chose dont il avait besoin était un rugissement dans ses reins qui couvre celui qui lui déchirait le cerveau : il lui fallait l'abaissement de l'image de soi jusqu'au degré zéro des joueurs enragés, la révolte contre le deuil, l'abjection, l'indécence et la consolation de mériter a posteriori toutes les punitions reçues."

Marco est également l'ami de Daniele Carradori, un lien inattendu et beau. Daniele est le psychanalyste de Marina et l'appelle un jour pour le prévenir du grave danger qu'il court en raison des désordres psychologiques de celle-ci. Daniele s'occupe des fragilités quand il y a urgence, il est une présence ponctuelle et bienveillante.

Si Marco est un colibri précautionneux qui se protège et en oublie de vivre à fond, il est aussi l'homme qui offre une part de son humanité en écho à celle de chacun. C'est un homme qui essaie tant bien que mal de se préserver des tempêtes de l'existence, de se tenir en apesanteur, pour ne pas trop en souffrir, s'inventant des illusions pour tenir debout et conservant sa foi en l'humain, en cette capacité que nous possédons de pouvoir réparer ce qui a été brisé par l'orgueil, la cupidité, la jalousie.


Sandro Veronesi nous offre des pages profondément humaines et inventives, tissées de sourires et d'émotions fortes. Il nous donne à réfléchir sur nos choix et nos engagements, sur les ravages vécus dans les familles, sur la force de l'amour, aussi son aveuglement, sur les héritages et la transmission, sur la difficulté parfois de se parler, la nécessité de le faire, sur les moments à saisir avant qu'ils ne nous filent entre les doigts.


"Souvent, parmi les six serviteurs honnêtes de notre quête (qui, comment, quand, où, quoi et pourquoi), c'est le 'quand' qui sépare le salut de l'enfer (...)"




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