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  • Stéphanie Loré

"Le fils de l'homme" Jean-Baptiste Del Amo chez Gallimard


C'est l'histoire d'un fils, d'un père et d'une mère, tous trois jamais nommés, tous trois loin de former une famille.

Le père, après six ans d'une absence dont nous ignorerons la raison, revient à la maison et revendique sa place, prêt à reconquérir la mère si elle ne l'aime plus. Il est guerrier, arrogant, menaçant. Son plan d'un séjour aux Roches, la maison de son enfance là-haut en montagne, cache en vérité une installation définitive, l'isolement. C'est une maison "silencieuse, hostile, froide" hantée par le fantôme du grand-père devenu fou, un lieu de rancoeurs et de rage.

Le fils, gamin de neuf ans, devine les écueils des adultes. Il sait combien sa mère est désemparée et résignée. Elle ne lui a pas caché qu'elle ne voulait pas être mère si jeune, à dix-sept ans, que cela lui est tombé dessus "comme un malheur, un coup du sort". Elle est "tempétueuse, entière et passionnée, sans cesse tiraillée par le doute, le remords, des élans de gaieté et de profonds abattements" et "elle rêve de rencontrer un homme qui l'aimera, dit-elle, comme le père l'a aimée, c'est-à-dire de cet amour tumultueux, impitoyable, qui lui semble être le seul possible, le seul valable". C'est la raison pour laquelle elle lui a dit "oui" et l'a suivi.

Le fils voit la colère qui fait battre le coeur de son père et qui, peu à peu, devient incontrôlable, indomptable. Il quitte de façon abrupte l'insouciance de l'enfance pour la dure réalité du monde des hommes.


Comme dans ses précédents romans - "Le sel", "Règne animal" -, Jean-Baptiste Del Amo parle de la violence tapie, souterraine, la plus dangereuse, celle qui transforme en monstre, qui plonge dans la folie; des héritages familiaux, autant de déterminismes qui nous dépassent et nous tiennent prisonniers et dont nous aspirons à nous émanciper. Il s'agit là d'un désir, d'une volonté, primal, quasi animal, viscéral, profondément vital.

Avec un style épuré qui fait la part belle à la nature - impressions, odeurs, images, sensations -, amie et ennemie, refuge et piège, l'auteur nous offre une histoire aux accents bibliques, mythiques. Au prisme du singulier, de l'intime, il dit l'universel : la violence primitive que nous avons tous en nous, aussi le désir de domination des hommes, notre part d'ombre, la tragédie de l'existence. Cependant, il n'est pas question ici du fils de l'Homme, bien du fils de l'homme, le simple humain, avec ses failles et ses faiblesses, hors de tout caractère divin.

S'il y a, chez Jean-Baptiste Del Amo, un pessimisme certain, il y a également une ouverture vers la lumière : le fils refuse l'héritage paternel de la folie, se garde de la rage. Comme le fils de la scène liminaire, tableau de chasse de la Préhistoire, qui refuse la transmission de la violence.

"Il paraît hésiter à rester là, dans les bruyères, le murmure des arbres, et renoncer à suivre le groupe."

Choisir, une lutte parfois...

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