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  • Stéphanie Loré

"Le passeur" Stéphanie Coste chez Gallimard



Seyoum Ephrem est passeur en Libye, à Zouara. Les "croisières Seyoum", comme il le dit lui-même ironiquement, font commerce de l'espoir avec le seul but de s'en mettre plein les poches. Nulle trace d'empathie ni de bienveillance dans l'histoire. En dix ans de métier, de "boulot en trahisons diverses", il est devenu cynique, se moquant des rêves de meilleur, il s'est perdu au-delà des limites de l'humain et s'oublie dans le khat et le gin frelaté. Jusqu'à ce qu'une sombre angoisse s'attaque au rôle qu'il s'est choisi, le débusque derrière cet autre qu'il s'est construit au fil du temps. Ce que Seyoum fait subir aux autres, il l'a vécu, ayant dû fuir sa ville natale, Asmara, en Érythrée, y laissant un père prisonnier politique, une mère et deux sœurs évanouies dans la nature, la femme aimée, Madiha. L'enseignement humaniste de son père qui lui a appris le devoir de se battre pour son pays et les valeurs de la liberté ne survit pas à son service militaire au camp de Sawa où règnent violences inouïes et terreur, encore moins aux vilenies endurées lors de sa fuite.

"Je me demande quand exactement ma peur s'est transformée en résignation. À quel moment précis j'ai arrêté de me sentir humain. Je ne suis pas tout à fait une bête. Je suis une mécanique bien programmée, qui obéit aux ordres, qui apprend docilement ce qu'on lui inculque (...). Je suis en train d'oublier qui je suis."

Seyoum fuit Asmara en y abandonnant sa capacité d'aimer. Désormais, se seule famille sera l'argent. Quand il revoit Madiha, candidate à la traversée vers Lampedusa, quelque chose revit au milieu des cendres de celui qu'il était. Au fond du gouffre demeure une infime part d'humanité, envers et contre tout.


Le style de Stéphanie Coste est sec et tranchant à l'image de la violence qu'elle raconte, les phrases sont brèves et filent, nous projetant dans le feu de l'urgence. Le roman nous redit la complexité de l'humain, de quelle manière atroce certains événements ont le pouvoir de nous racornir le cœur, de nous durcir au point de nous empêcher de voir la beauté de la main tendue, tout sentiment pulvérisé au lance-flammes des perversités engendrées par les guerres. Il y a aussi ces trahisons qui brisent nos vies, nous révélant sauvages et impitoyables, transformant la victime en bourreau. Cependant, au milieu du chaos, de la perte de sens, un possible sursaut de lucidité existe, résiste et sauve du néant.

Puissions-nous rester humains !




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