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  • Stéphanie Loré

"Le Tunnel" Avraham B. Yehoshua chez Grasset


Zvi Louria a 73 ans, vit à Tel-Aviv et est un heureux retraité. Il connaît un bonheur sans nuage avec Dina, pédiatre, dont il a eu deux enfants, Yoav et Avigaïl, qui lui ont donné d'adorables petits-enfants. Une vie comme un long fleuve tranquille, si ce n'est qu'un inattendu rocher vient perturber le courant : Zvi commence à ne plus se souvenir de certains prénoms. Etrange autant qu'inquiétant. Un neurologue consulté détecte une minuscule zone noire dans le cortex frontal, le début d'une dégénérescence, une atrophie dans laquelle disparaîtra sans aucun doute le reste de sa conscience. Il y a moyen de retarder la fatalité en restant actif intellectuellement et physiquement. Le spécialiste conseille à Zvi d'entretenir le désir, son appétit sexuel afin de rester dans un état de bien-être favorable l'activité cérébrale - oui, oui ! Lutter avec son âme contre son cerveau, un bien joli programme que le condamné en sursis se fait un plaisir de respecter.

Sur le conseil de son épouse, il reprend contact avec la société pour laquelle il fut ingénieur, "Les Voies d'Israël", et aide Assaël Mimouni dans le projet de construction d'une route secrète pour l'armée dans le sud du pays. Une colline sur le site gêne le futur embranchement de la voie. Qu'à cela ne tienne ! arasons-la ! Solution simple et peu coûteuse empêchée cependant quand Zvi découvre que cette colline est non seulement un lieu chargé d'histoire, mais abrite aussi une famille de R.S.I. ( des Résidents Sans Identité ), des Nabatéens en quête d'une patrie, d'une identité. Lui qui, tout au long de sa carrière, a préféré ne rien savoir de la vie privée de ses collaborateurs, lui qui a toujours privilégié une distance de bon aloi et de sauvegarde, prend conscience de la réelle dimension humaine des rapports interpersonnels, de leur impact émotionnel. Une ouverture qui peut se révéler salutaire.


Avraham Yehoshua, comme le fut Amos Oz, est membre du Mouvement pour la ¨Paix, défendant un Etat binational où cohabiteraient en cordiale entente Juifs et Arabes, des Israéliens à ses yeux. Une idée que nous retrouvons dans la métaphore de la colline, sorte de no man's land sans religion ni idéologie. L'image du tunnel est intéressante et participe à cette métaphore : un tunnel comme un trait d'union qui favorise les rencontres, une promesse de réconciliation, de combat contre le sectarisme et la stigmatisation.

La mémoire que perd Zvi se veut l'écho de la mémoire même du pays, lourde et paralysante. N'est-il pas mieux de la perdre, de rompre avec le passé et, hors cultes, envisager un avenir neuf ?


Un roman où le politique se mêle à l'intime de géniale façon. Un ton à la fois drôle, tendre et mélancolique. Un hymne à l'amour, au désir, à la combativité, à l'humour qui désarme tous les drames. Une réflexion subtile sur les affres du vieillissement et la beauté de compter les années à deux.

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