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  • Stéphanie Loré

"Les dynamiteurs" Benjamin Whitmer chez Gallmeister



Sam se souvient de ses quatorze ans à Denver, un monde qui n'existe plus, ce Denver "de cow-boys et de catins et de gangsters du demi-monde", une ville palpitant de paris, d'arnaques, de corruption, de colts et d'opium. Il se souvient avec acuité de ce jour fatal où il a rencontré John Henry Goodnight qui, au nom d'une vengeance personnelle, lui a fait perdre ce qu'il avait de plus précieux dans la vie, la famille qu'il avait retrouvée et l'amour de Cora. Il l'a connue en échouant aux Bottoms - "les Tréfonds, les campements de vagabonds" -, dans une usine métallurgique désaffectée, sur les rives inondables de la Platte, où squattent les orphelins. Cora, du haut de ses quinze ans, veille comme une louve sur ses petits protégés parce qu'elle sait "qu'une fois que vous aviez mis le pied dans le circuit des asiles de bienfaisance, vous n'en sortiez jamais. Et peu importe le degré de sincérité de votre bienfaiteur (...) rien ne vous y protégeait contre les choses que les Crânes de Noeud pouvaient vous faire (...)" - les Crânes de Noeud sont les adultes égoïstes et détestables.

Il n'y a rien que Sam ne ferait pour Cora, c'est pour l'aider qu'il accepte un emploi rémunéré auprès de Goodnight et Cole Stikeleather, deux graines des Bottoms qui ont franchi la frontière.

Goodnight est une force de la nature, un géant impressionnant - "à regarder n'importe quel morceau de lui, vous risquiez de perdre complètement pied en pensant à la quantité de lui qu'il y avait autour" -, un homme au visage à moitié ravagé par une explosion où il a laissé son coeur, un homme aux yeux noyés de souffrance et de chagrin qui n'arrive plus à parler. Sam sait lire, il servira d'intermédiaire. Le voilà embarqué dans une virevolte de redressages de torts, de vengeances sans limite aucune, impitoyables et sanguinaires. Ce que Sam ignore alors, c'est qu'il y a un prix à payer à vendre son âme et qu'il en aura le coeur dévasté...


Le roman de Benjamin Whitmer est formidable à tous points de vue. La plume est échevelée, énergique, entraînante, trempée dans la rage et l'amertume, celle de Sam, l'émouvant Sam dont jamais la blessure ne se refermera.


"Vous pouvez passer votre vie entière à chercher le mensonge qui a fait de votre vie ce qu'elle est. Presque tous ceux qui atteignent mon âge le cherchent. Mais moi je sais ce que c'est. Je connais le mensonge à l'origine de chaque mensonge que j'ai pu entendre tout au long de ma vie."


"Il y a des débuts et il y a des fins. Mais si vous vivez assez longtemps, vous savez qu'il n'y a pas du tout de vrai début, que tout est seulement le début d'une fin."


Elle nous plonge dans une histoire de lutte pour la survie, de violence, de plaisir à faire le mal, de vengeances fracassantes, crépitantes, dures, signatures du wild wild west. Elle nous met face à une éternelle interrogation : qu'est-ce qui fait de nous ce que l'on devient ? Comment et pourquoi dévions-nous d'un chemin tracé ? Elle nous parle avec finesse de l'amour.


"Je ne pense pas que la plupart des gens tombent jamais amoureux, pas vraiment. Pour ceux à qui ça arrive, c'est comme de la dynamite dans un café. Ca souffle tout le reste hors de votre vie. Ca ne laisse qu'elle, assise à une table dans un coin, qui vous regarde, splendide, avec ses beaux yeux noirs (...) l'amour fait exploser votre vie en mille morceaux, et il les réarrange selon ses propres lignes. Et il est éphémère. Si vous le manquez, vous le manquez. Il a son temps à lui, et vous n'en êtes pas maître. Si vous ne le prenez pas dans votre filet quand la chance s'en présente, il disparaît (...) l'amour est une fournaise dans laquelle vous balancez votre vie à pleines pelletées. Une pelletée après l'autre, encore, et encore, et encore."


"Les dynamiteurs" est un magnifique roman sur la perte de l'innocence, sur les rêves brisés par la vie que l'on se prend de plein fouet. Il est intense et si palpitant qu'il est impossible à lâcher !






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