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  • Stéphanie Loré

"Liv Maria" Julia Kerninon chez L'Iconoclaste


Liv Maria se souvient du moment de sa conception, fille d'un couple hors norme dont l'union fut un sujet d'étonnement pour tous, enfant désirée de Thure Christensen, colosse norvégien adorateur de littérature, et de Mado Tonnerre, une fille de l'île, les cheveux bruns, le regard perçant, silencieuse et dure.

Elle a dix-sept ans quand un homme tente de l'abuser et que sa mère, pour la protéger, l'envoie chez sa tante à Berlin. Elle mettra des années à comprendre que cette décision a plus à voir avec l'histoire de sa mère qu'avec la sienne.

Elle a dix-sept ans et tombe amoureuse pour la première fois, tombe en passion pour Fergus, la quarantaine, son professeur d'anglais. Leur solitude les rapproche, il l'enchante avec ses mots avant de l'aimer de tout son corps, la métamorphosant à jamais. Il repart chez lui en septembre, ils se sont aimés trois mois; il promet d'écrire, il ne le fera pas. Elle avait cru n'avoir rien à perdre, ce moment de sa vie sera celui dont elle se souviendra avec le plus d'intensité.

Le tragique qui s'invite alors dans sa vie la pousse à fuir, sac au dos, indomptable; de femme passionnée, elle devient femme dure, multipliant les amants. Plutôt que construire, elle semble détruire, insaisissable pour les autres comme pour elle-même, mentant aux autres comme à elle-même. Jusqu'au jour où elle rencontre Flynn...


J'aime le style de Julia Kerninon qui me fait penser aux romans d'Odile d'Oultremont, une plume aux accents de conte pour dire le merveilleux et le tranchant de la vie. J'aime ses réflexions sur le mensonge, les petits arrangements avec soi-même, tout ce qui nous éloigne de nous et des autres. A force d'esquiver, tiraillée entre ses vies contradictoires, Liv Maria ne sait plus qui elle est, elle s'est perdue. Cependant, les péripéties que lui fait vivre l'auteure frisent l'exagération et je me suis désolidarisée du personnage que j'appréciais au début de la lecture. Le roman reste riche des thèmes de prédilection de Julia Kerninon, la maternité et l'amour dont elle parle avec finesse, profondeur et justesse. Et j'aime l'auteure pour ce genre de phrase : "Mais le contraire d'oublier, ce n'est pas se souvenir - c'est apprendre."


J'avoue un net penchant pour deux précédents romans, "Ma dévotion" et "Le dernier amour d'Attila Kiss", dans lesquels elle définit avec élégance et subtilité le sentiment amoureux. J'aime ses personnages à hauteur d'humain, jonglant avec leurs désirs profonds, leurs failles et leurs blessures; j'aime les non-dits qui en disent tant.

Lisez donc :


"Peut-être lorsque nous prononçons les mots 'histoire d'amour', croyons-nous désigner ainsi la qualité romanesque de nos affections, la façon dont nous pouvons les réduire a posteriori à la banalité d'un récit - mais nous oublions alors que l'autre sens du mot 'histoire' signifie 'archive, mémoire', rappelant que les passions ne sont pas seulement des fables, mais d'abord une succession de guerres gagnées et perdues, de territoires conquis, annexés, puis brûlés, de frontières sans cesse réagencées. En réalité, l'histoire d'un amour repose sur les défaillances et les concessions, les enclaves protégées, les coups d'Etat, les caresses, les victoires, les amnisties, les biscuits de survie, la température extérieure, les boycotts, les alliances, les revanches, les mutineries, les tempêtes, les ciels dégagés, la mousson, les paysages, les ponts, les fleuves, les collines, les exécutions exemplaires, l'optimisme, les remises de médailles, les guerres de tranchées, les guerres éclairs, les réconciliations, les guerres froides, les bonnes paix et les mauvaises, les défilés victorieux, la chance et la géographie. Lorsque deux individus se rencontrent et cherchent à entrer en contact jusqu'à se fondre, cela commence toujours comme commence une guerre - par la considération des forces en présence. (...) c'est une chose de déposer les armes, dans un mouvement superbe de tapage et de dévotion, mais c'en est une autre que d'accepter à partir de cet instant de se vivre comme perpétuellement désarmé." in "Le dernier amour..." p.14


"(...) le rapport amoureux est d'abord l'expérience confondante de l'intimité partagée avec l'altérité." in "Le dernier amour..." p.115





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