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  • Stéphanie Loré

"Marcher jusqu'au soir" Lydie Salvayre chez Stock


"Une sculpture n'est pas un objet, elle est une interrogation, une question, une réponse. Elle ne peut être ni finie ni parfaite." Giacometti


En 2018, les Editions Stock ont lancé la collection "Ma nuit au musée", demandant à certains écrivains de passer une nuit enfermés au Musée Picasso de Paris et de mettre leur ressenti en mots. A ce jour, l'initiative insolite a donné naissance à deux récits précieux, réflexion intime autant qu'interrogation sur l'art. Après Kamel Daoud et "Le peintre dévorant la femme" - dont je parlerai bientôt -, c'est Lydie Salvayre qui s'y est collée - le verbe lui va parfaitement - avec "Marcher jusqu'au soir".


Lydie Salvayre a tout d'abord refusé le projet parce qu'elle n'aime pas les musées où toutes les oeuvres, selon elle, sont entassées étouffant leur singularité propre, où l'on fabrique souvent du sensationnel financé par des "crapules" (dixit), elle exècre ces temples de la culture dite "légitime" qui impose ses goûts et s'oppose à la culture populaire, la sienne. Pour elle, l'art doit être offert aux yeux de tous, être "désemmuré", être greffé au coeur du quotidien. Et puis elle a trop à faire que pour se consacrer à ça, et puis les gens s'en contrefoutent de ce genre d'écrit, sans intérêt dit-elle. Elle finit cependant par accepter de se prêter à l'exercice, peut-être pour défier sa timidité face à la culture, cette distance originelle qui lui vient de son milieu pauvre et pas du tout intellectuel.


Sans présence humaine, dans le sinistre silence du musée, elle se maudit d'avoir cédé, elle ne s'y sent pas à sa place, son imagination est sèche, cette "expérience à la con" est décidément un véritable calvaire. C'est quand elle cesse de s'invectiver que ses pensées s'ébrouent et vagabondent... vers son passé, sa mère tout de bonté et son père pétri de méchanceté, cet homme violent qui l'effrayait et dont, chaque jour, elle souhaitait la mort... vers cette sculpture de Giacometti auprès de laquelle elle s'est installée et qu'elle considère comme "l'essence même de l'art" (p.20) : "L'Homme qui marche"... vers l'art et sa fonction. Est-il là pour décorer, faire étalage de luxe et d'opulence ? Sert-il à interroger, à bouleverser ? Et qu'en est-il de la notion de "beau", de ce jugement de valeur qui se veut homologation ?


"Nous vivions dans un monde qui définissait l'être par l'avoir, et la beauté par son prix (). L'art n'était-il pas précisément ce qui ne se peut évaluer, ce qui est précisément inestimable en termes financiers ?" (p.89)


D'un point de vue philosophique, la beauté peut sauver le monde, elle est promesse de bonheur et de consolation, une illusion qui sert à nous faire oublier notre condition de mortels. Une illusion... Il est bon de rappeler qu'elle est moins dans l'objet que dans ce lien intime qui la lie à celui qui admire. Ainsi une oeuvre jugée austère, sombre, écorchée peut être dite belle.

L'art est à la fois temporel, s'inscrivant dans une époque et ses revendications, ses dénonciations, ses humeurs, ses interrogations, et intemporel en questionnant notre rapport au monde, à l'autre, à nous-mêmes.

L'art est un moyen de voir. Si tout nous dépasse, nous étonne, il est recherche de sens, de vérités, de nudité essentielle. C'est de cette façon que Giacometti concevait son travail, une quête inlassable de représentation de la réalité. Il tentait de pénétrer le secret des êtres, cette présence intérieure, ce caractère unique, qui se dérobe. Toute sa vie, il a poursuivi le chef-d'oeuvre , cet ultime insaisissable qui marque sans doute les limites de la création, comme une métaphysique de l'impossible, elle-même érigée en oeuvre.

Giacometti personnalise le refus de catégorisation, de définition qui réduit et fige, par l'humilité qu'il avait chevillée au corps. Il ne se voyait ni sculpteur ni peintre et était peu satisfait de son travail, une radicalité qui lui faisait assumer ce qu'il considérait comme des échecs. C'est le vivant qu'il poursuit du bout de ses doigts parce que pour lui l'homme vaut plus que tout, un chemin sans fin, tout sujet échappant à l'oeuvre, laissant l'artiste au creux d'un insondable mystère.

La sculpture "L'Homme qui marche" qui fascine Lydie Salvayre en est un bel exemple, un homme tout en longueur, dépouillé, absolument solitaire, décharné et vulnérable, si fragile, affiné à l'extrême, préfiguration de l'effacement. Non par "un" mais "l" homme en mouvement, comme si cesser de marcher signifiait mourir, l'homme miroir de nous-mêmes qui marchons jusqu'au soir de notre temps. Parce que le mouvement, c'est la vie !


" "L'Homme qui marche" marchait vers la mort, comme moi, comme nous, mais lui le savait, et ce savoir lui courbait l'échine et le faisait infiniment modeste.

Il savait que sa vie le menait au néant, et que toute la poésie du monde, tout l'art du monde, tout l'or du monde et toute la philosophie du monde n'y changeraient strictement rien." p.185


Lydie Salvayre nous offre un récit - obtenu de haute lutte - profondément intime qui s'ouvre à l'universel. Elle s'y avoue à maturation lente, méfiante vis-à-vis des diktats culturels, suspectant ce qui est érigé en culte. Confessant une navrante inaptitude à l'oral, elle use d'un style à la fois direct et flamboyant, au vocabulaire fleuri de mots rares, une langue au charme suranné. Son interrogation de notre relation à l'art est concrète, pertinente et suscite notre propre débat intérieur.

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