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  • Stéphanie Loré

"Milkman" Anna Burns chez Joëlle Losfeld


C'est une époque explosive - les années 70 -, paranoïaque, où tout le monde se méfie de tout. C'est un temps où chacun déforme ce qu'il entend et invente ce qu'il n'entend pas, où la violence semble être le seul critère pour juger l'autre. C'est une ville d'Irlande où hommes et garçons maltraitent les chats et, bien souvent, les tuent d'horrible façon, comme s'ils étaient le diable personnifié, les fauteurs de trouble responsables des malheurs du pays. C'est une ville scindée en deux camps unis par une haine féroce : les renonçants et les soldats. C'est l'histoire d'une fille de dix-huit ans, sans identité si ce n'est celle de "soeur du milieu" ou "la fille qui marche", regardée de travers parce qu'elle lit en marchant, uniquement des romans du XIXe siècle. C'est une fille qui a un "peut-être-petit-ami" depuis presque un an, avec lequel elle vit une "peut-être-relation" qu'elle cache à sa mère qui la sermonne sans arrêt pour qu'elle ne finisse pas vieille fille et trouve à se caser avant l'âge canonique de vingt ans. C'est une fille à qui la rumeur prête une liaison avec le laitier - pas vraiment laitier -, partisan de la rébellion active et beaucoup plus âgé qu'elle.

C'est l'histoire d'une fille qui grandit et ouvre peu à peu les yeux. Elle voit l'intense colère de sa mère envers les nombreuses défaillances de son père, un homme pétri de douleurs et dépressif. Elle sait la société patriarcale qui conditionne le masculin et le féminin, qui définit "le territoire de 'je suis le mâle, tu es la femelle' ", et comprend qu'un autre horizon existe. Elle a appris à n'être ni trop triste ni trop joyeuse - "il fallait traverser les jours en n'étant rien du tout; et sans penser non plus du moins pas trop fort, c'est pourquoi tout le monde gardait ses pensées intimes par-devers soi, à l'abri de recoins secrets". C'est l'histoire d'une fille qui n'a pas été éduquée à admirer la beauté d'un coucher de soleil, qui ne comprend pas les étoiles, les fleurs, qui n'a pas "reçu l'exemple d'un sain partage de pensées, de besoins, d'émotions". À force de se protéger, de faire taire ses émotions, ne se rend-on pas inaccessible aux autres mais aussi à soi-même ? Il y a là un juste combat à mener...


Voilà un roman original et vivant où nos suivons le fil des pensées de la narratrice comme si nous étions dans sa tête. La "fille qui marche" est un déroutant et intrigant mélange de naïveté, de lucidité et d'intelligence. Elle n'est ni une opposante ni une héroïne politique, simplement une jeune femme qui essaie de comprendre le monde autour d'elle. Elle est vraie, désarmante, drôle et même parfois sarcastique. Par sa voix, l'auteure dénonce les violences politiques et sociales, le poison que sont les rumeurs et autres persiflages, l'oppression du patriarcat, de la religion, du conformisme rendue plus âpre en raison d'un climat de peur et de suspicion permanent. Si "Milkman" parle de l'Irlande des années 70, son propos peut s'étendre à tout pays soumis à un régime de violences et de soumission.

C'est un roman bouillonnant qui emporte le lecteur dans ses turbulences et ses multiples et riches réflexions. Son style énergique, hypnotique, séduisant est magique dans la traduction de Jakuta Alikavazovic. On y espère une suite !

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