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  • Stéphanie Loré

"Nos frères inattendus" Amin Maalouf chez Grasset


"Un jour, il y a très longtemps, l'humanité s'est divisée. Certains sont partis, comme des émigrés qui seraient allés bâtir une cité nouvelle. Les autres sont restés. Depuis, il y a deux humanités parallèles. L'une vit dans la lumière, mais elle est porteuse d'ombre. L'autre vit dans l'ombre, mais elle est porteuse de lumière. Chacune a avancé sur son propre chemin, et à son propre rythme..."

De cette fable, Amin Maalouf a fait un roman, entre uchronie et parabole philosophico-politique.


Alexandre vit depuis douze ans sur l'île d'Antioche dans l'archipel des Chirons entre l'île de Ré et l'île d'Oléron - un lieu fictif. Son père, Canadien, a participé au débarquement en Normandie et a acheté l'île après avoir découvert là des racines familiales. Le rêve qu'il n'a pu accomplir, y construire une maison, son fils l'a réalisé. Il a cinquante-trois ans et se sent bien de s'être éloigné du monde pour tenter de mieux le comprendre. Il s'en est fait le chroniqueur à travers des comics pour la presse internationale. Sur les quarante-six hectares de l'île, il en possède trente-huit, le reste appartenant à Eve Saint-Gilles, l'auteure d'un seul roman au succès retentissant, qualifié de chef-d'oeuvre par certains, critiqué par d'autres. Les polémiques et les attaques lui ont coûté son poste à l'université, l'ont brouillée avec ses amis et sa famille. Treize ans plus tard, elle vit recluse, veille la nuit et est flétrie par l'amertume et par l'alcool. Elle s'est éloignée du monde par horreur de ses congénères. Un événement étrange et quelque peu effrayant va les rapprocher.

Dans la nuit du neuf novembre, nuit de tempête, tous les moyens de communication deviennent silencieux. Au vu des actualités récentes, Alexandre est persuadé d'un cataclysme nucléaire, "une apocalypse brutale façonnée de main d'homme. Le cafouillage ultime de notre espèce. Qui conclura nos quelques milliers d'années d'Histoire. Qui fera tomber le rideau final sur nos vénérables civilisations. Et qui, incidemment, nous fera tous périr. Ce soir même. Ou peut-être demain aux aurores." Il se trompe.... La neutralisation de toute communication est l'initiative de ce qui semble être une civilisation parallèle, se nommant "les Amis d'Empédocle", pacifique et soumise à aucune puissance, se manifestant dans le seul but de sauver la Terre d'un cataclysme proche. Ces êtres "plus libres, plus honnêtes, plus purs" qui viennent tacler l'arrogance des hommes, se feront-ils entendre ? Qui sont donc ces "frères inattendus" ?


Un roman étonnant, à la fin ouverte et qui ne répond pas à toutes les questions, laissant du champ à la réflexion; un roman interpellant en nos temps tourmentés qui définit nos vies en tragédies grecques. Il se veut une parabole sur la condition humaine, pétrie de contradictions et de fantasmes, en proie aux dérives et aux égarements. Amin Maalouf nous parle de l'agonie de notre monde qui apparaît comme totalement déboussolé et engagé dans une direction inquiétante. Il est urgent de le repenser et de reconstruire un avenir qui commence aujourd'hui-même étant donné que, comme le dit le titre du roman d'Eve Saint-Gilles, "L'avenir n'habite plus à cette adresse". Pour le repenser, l'auteur se tourne vers la civilisation athénienne antique, celle qui a inventé le théâtre, la philosophie, la politique : comment serait notre monde si cette civilisation n'avait pas soudainement disparu après quelques septante ans et avait traversé les siècles ? Amin Maalouf est un homme affable, humaniste et qui garde une touche d'optimisme parce que la lucidité ne mène pas forcément au désespoir. Il est selon lui essentiel de sortir de notre aveuglement et de nos peurs, de nous révolter et de nous nourrir d'une nouvelle foi en l'Humanité qui "a besoin d'une événement miraculeux". Sommes-nous prêts à revenir à la sagesse, qualité principale du fameux Chiron, fils de Kronos, centaure devenu constellation ?


"Ce que je me demande, à vrai dire, c'est si les vaincus de l'Histoire, si les oubliés de la richesse et du progrès, tous ceux à qui le destin du monde a échappé depuis longtemps, ne seraient pas tentés de réagir... un peu comme réagit Eve, persuadée depuis longtemps que la table du monde était mal mise, et qui jubile maintenant de la voir impitoyablement renversée, et les plus opulents des convives désarçonnés."


"Sans le duel avec la mort, la vie perd sa dimension tragique, et elle n'a plus la même saveur. Le sentiment d'être mortel, c'est le fondement du désir de liberté, et la raison d'être de la philosophie, comme de l'art."


Et laissons de la place pour l'autre en nous...

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