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  • Stéphanie Loré

"Ombres sur la Tamise" Michael Ondaatje chez L'Olivier


Nathaniel travaille au Foreign Office, là où il sait pouvoir trouver des informations sur sa mère, Rose Williams, qui ne fût que présence fantomatique dans sa vie et celle de sa soeur aînée Rachel. Il se souvient de ses quatorze ans, l'année où ses parents leur ont annoncé qu'ils partaient pour un an à Singapour, leur père ne pouvant refuser cette opportunité de travail. Soit... Les enfants sont confiés à la garde de Walter, ami de Rose et locataire de l'étage de leur demeure. Ils surnomment le "Papillon de nuit" cet étrange bonhomme aux mystérieuses activités, entouré d'intrigants personnages dont le "Dard", un ancien boxeur, séducteur invétéré, spécialiste des courses de lévriers qu'il truque sans vergogne. Autant de personnages nébuleux dans un Londres fantasmagorique, celui de l'après-guerre où rôdent encore les spectres, où règnent ruines et pauvreté.

Aux yeux des deux adolescents, l'absence de leurs parents, pour un motif cependant bien innocent, soulève des questions dont beaucoup resteront sans réponse. La première : que fait la malle de voyage de leur mère cachée au fond de l'une des caves ?

Nathaniel, séparé de sa soeur par de sombres évènements, grandi dans le silence de sa mère, tente de broder des pleins aux zones secrètes.


Il y a de la gravité et de l'humour, de l'insondable et de la nostalgie dans ce beau roman qui, plus qu'un roman d'espionnage ou de guerre, est un roman d'ambiance, d'atmosphère où flotte un parfum d'aventure, de danger.

La construction est magistrale qui nous entraîne dans un labyrinthe de possibles et floute les certitudes, en écho à tous les non-dits de l'Histoire.

L'auteur s'interroge sur les souvenirs, ces fragments de nos vies bien souvent ravaudés d'invention; nos souvenirs, façonnés de vides, sont sources de fiction. L'idée est plaisante.

Finement, notre rapport à l'autre - surtout proche - est questionné : quand pouvons-nous dire que nous connaissons quelqu'un ? Pouvons-nous jamais le dire ? Qu'est-ce que la réalité si nous n'avons accès qu'aux apparences ? Le débat est philosophique !

Michael Ondaatje dit avec talent un monde inconnu et inexprimé, un monde où l'opacité se fait ténèbres dans lequel mieux vaut peut-être ne pas s'aventurer. Il est salutaire de ne pas se frotter aux rancoeurs et désirs de vengeance toujours vifs en dépit de la disparition de leur raison - la fin de la guerre a gardé certaines rancunes tenaces -, tout simplement parce qu'ils ne sont pas nôtres.

"Ombres sur la Tamise" est énigmatique et follement romanesque. Il est délicieux de se perdre dans ses brouillards.

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