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  • Stéphanie Loré

"Tous, sauf moi" Francesca Melandri chez Gallimard


"Quand j'étais jeune, je me suis battu contre ton peuple et aujourd'hui tu viens chez moi pour m'écouter. Quel heureux jour ! Dimanche prochain, après la messe, je le raconterai à tout le monde."

Un ancien "arbagnoch" rencontré par Francesca Melandri (p.567)



2010. Ilaria vit à Rome dans le quartier bariolé de l'Esquilin. Elle a la quarantaine et est enseignante, un métier parfait pour cette petite Robespierre qui se plaît à éveiller les jeunes consciences. Son monde est ébranlé lorsqu'un jour elle trouve sur son palier un jeune Ethiopien, Shimeta Ietmgeta Attilaprofeti, qui dit être son neveu. Le petit-fils, donc, de son propre père, Attilio Profeti. La surprise est de taille !

Aujourd'hui âgé de 97 ans, le vénérable homme qui tente de vaincre un record de longévité - jeune, il avait ces mots assurés "Tous, sauf moi" - a toujours eu "du cul" comme ses amis avaient l'habitude de dire : une vie de famille épanouissante avec deux mariages, quatre enfants et une réussite sociale brillante. Mais qui est-il vraiment ? Qu'a-t-il fui ou qu'essaie-t-il de dissimuler ?

Ilaria se met en quête de la vérité et ce qu'elle découvre la laisse bouche bée : son père a fait partie des chemises noires de Mussolini, il a participé à la conquête de l'Ethiopie, il a écrit sur la suprématie blanche...

Sera-t-elle en mesure d'aider Shimeta ? Et que faire de ces sombres secrets qui viennent la tourmenter ?


Un chef d'oeuvre de style et d'humanité.

Un roman à la structure maîtrisée qui alterne les temporalités et les vécus avec aisance. Il y a le parcours de Shimeta, celui d'un migrant en situation irrégulière qui, pour échapper à la mort, a traversé les mers afin de trouver refuge auprès d'une famille qui ignore tout de lui. Il y a le parcours d'Attilio, jeune opportuniste qui a surfé sur la vague de l'Histoire et qui n'a pas eu le courage de son coeur.

Francesca Melandri nous parle d'un pan de l'Histoire peu glorieux, comme ils le sont souvent : le fascisme et sa suprématie, la conquête d'un pays au mépris de ses habitants, traités comme des sous-humains, voire non-humains. Certains épisodes du passé nous ont fait perdre notre dignité, c'est un fait. Sous prétexte d'aide aux plus pauvres, les Italiens - ici - ont pratiqué brimades, violences, massacres. Il n'était aucunement question d'administration partiale et équitable mais bien de génocide déguisé sous l'élégant mot de "prestige". Conquérir un pays, c'est dompter ceux qui y vivent et tous les moyens sont bons pour y parvenir.

L'auteur se lève contre tous les mensonges et les oublis. Dans ce roman follement actuel, elle pose la question de l'accueil des migrants dans un pays fort marqué par le populisme, celle du racisme également, toutes deux envisagées sous l'angle du passé colonial de l'Italie.

Le temps, matière de nos vies, y est l'un des thèmes majeurs, ces temps individuel et collectif irrémédiablement liés qui passent sans vraiment changer, nous façonnent et nous meurtrissent.

La justice est un autre thème d'importance, cette balance entre le bien et le mal que l'auteur aborde dans tous les domaines de la vie : personnel, amoureux, familial et plus largement social et politique.


"La valeur qu'un Etat donne à la justice est celle qu'il donne aux personnes jugées." p.493


Un roman qui se lit d'une traite parce que l'on aime y rester, pétri d'émotions, nous racontant l'histoire d'une fille qui part à la rencontre d'un père qu'elle connaît bien peu. Est-il possible de connaître l'autre au plus proche de lui-même quand nous avons en notre for le plus intime des couloirs inexplorés ?


"Nous sommes au milieu de l'agonie d'une époque commencée il y a un demi-millénaire, et nous n'en verrons pas la fin. Je reste malgré tout optimiste, à long terme. Mais d'abord, nous aurons à beaucoup souffrir. Je n'exclus pas les bains de sang. Par notre faute aussi bien sûr, mais pas seulement. Nous les humains, nous sous-évaluons tout de nous-mêmes, jusqu'à notre stupidité." p.556

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