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  • Stéphanie Loré

"Un jour viendra" Giulia Caminito chez Gallmeister


Nous sommes au début du XXe siècle à Serra de'Conti, petit village d'Italie sis dans les Marches.

"En ces lieux, les hommes n'importaient pas, c'était la terre qui gouvernait, car la terre restait alors que les hommes partaient, et quelqu'un comme lui, né au milieu des champs avec des bras mous, tendres et pâles, ne servait à rien." Nicola est un frêle garçon aux cheveux blonds et aux yeux gris, silencieux et effrayé de tout, évanescent, seul membre de la famille Ceresa animé de la soif d'apprendre à lire et écrire. Il est l'un des fils de Luigi, le boulanger, un homme "dur et cassant comme la croûte de pain, coriace comme un pain de seigle" et de Violante, presque aveugle et dévote, qui s'est mise à détester ses enfants depuis le départ de son aînée, Nella.

Nicola est très lié à son frère Lupo - "un garçon au nom d'animal sauvage, le blasphémateur, le séditieux", un nom chargé d'espoir et de défaite - qui l'a pris sous son aile. Inséparables jusqu'à partager le même lit.

"Car leur pacte était le suivant : Nicola pourrait étudier jusqu'au certificat d'études si c'était Lupo qui payait, ce dernier avait mis de côté l'argent nécessaire, sou après sou, s'interdisant le moindre plaisir, pour le donner à son frère."

Lupo empêchera ses parents de livrer Nicola à l'Église; hors de question qu'il devienne prêtre ! Il se montre obstiné, sans limite, refuse tout cadre et s'engage dans la lutte politique. Il s'oppose à l'enrôlement dans une guerre qui n'est pas la sienne et se promet de tenir bon dans la tempête pour, après la guerre, emmener Nicola loin. Lupo, cependant, ne peut faire face à tout...

Subtilement liée à leur histoire, il y a celle de Zari, fille d'Akil, grand propriétaire des monts Nouba au Soudan, de splendides plantations de canne à sucre, de mil et de coton. Elle est enlevée à l'âge de huit ans avec son frère pour être réduite en esclavage. Achetée et affranchie par le père Celestino avec huit cents autres fillettes, elle devient soeur Clara, la "Moretta", la bienheureuse, la vénérée, abbesse du monastère de Serra. De gamine "difficile, capricieuse et pénible, intenable", à l'esprit fougueux et têtu, elle se mue en une femme croyante, sûre d'elle et bienveillante. Elle accueille Nella Ceresa et devine vite quel est son secret...


Un beau roman, riche et profondément humain, à l'atmosphère étrange comme dans un conte, parfois étouffante, qui m'a fait penser à "Les buveurs de vent" de Franck Bouysse par son élan vers la liberté et sa volonté d'enchanter le malheur.

Giulia Caminito rend un hommage, tissé d'intime et de sensibilité, à l'Italie exploitée, l'Italie des terres arides et des pauvres récoltes. Elle raconte les prémices de la résistance, des batailles sociales, de l'éveil politique dans les campagnes, de la voix du nationalisme qui s'exprime notamment dans la guerre contre la Libye, aussi les ravages de la grippe espagnole, la censure imposée aux mouvements subversifs, la toute-puissance de l'Église. À travers cette histoire inspirée de celle de son arrière-grand-père, Nicola Ugolini, anarchiste, elle tente, comme elle l'écrit dans la postface, de se "reconstruire et de grandir, car au fond, je serai toujours Nicola Ceresa, celui qui tombe et qui a peur, qui ne tourne pas rond et dont les mains tremblent, celui qui regarde la nuque de Lupo ondoyer tandis qu'il descend les rues du village". Elle s'attache également à la vie de la Moretta, une religieuse férue de musique et résistante, Zeinab Alif, soeur Maria Giuseppina Benvenuti.

L'auteure parle avec finesse et sans fioriture de ce que nos vies ont de tragique, des mensonges qui gangrènent et du poids des secrets, de la façon dont nous arrivons à vaincre nos peurs, dans d'ardus combats. Elle dit la beauté de la fraternité, de résister et de se rester fidèle, envers et contre tout, contre tous; aussi la foi qui nous tient debout, qu'elle soit religieuse, politique, sentimentale...

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